L’invité Claude Gruffat : « La qualité alimentaire des repas servis aux enfants n’est pas négociable »

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Pour le président de Biocoop, « les modes de fonctionnement  des cantines sont tellement installés dans des habitudes quasi-immuables que seule une loi pourrait faire évoluer l’origine des matières premières ».

Le président du réseau Biocoop (431 magasins spécialisés en France, 950 millions d’euros de CA et plus de 20% de croissance en 2016) revient sur l’invalidation de l’article de loi sur l’ancrage territorial de l’alimentation et exlique pourquoi le bio avance trop lentement dans les cantines.

Un Plus Bio : L’article de loi sur les 20% de bio et 40% de durable dans les cantines a été invalidé par le Conseil Constitutionnel fin janvier. Que vous inspire ce coup d’arrêt ?
Claude Gruffat : Du dépit ! C’est dommage de patiner sur des arguments techniques qui empêchent les enfants de manger mieux. Si l’obstacle relève d’un simple artifice technique, alors dépassons-le rapidement car tout recul et tout temps perdu sont préjudiciables à la qualité alimentaire à laquelle les enfants ont droit. L’urgence sanitaire, avec notamment la problématique des perturbateurs endocriniens dans l’alimentation, n’attend pas quand il s’agit de l’alimentation des enfants qui sont les plus vulnérables à ces questions.

On sait que le barrage est aussi politique, avec une opposition de la majorité des sénateurs…
Dans ce cas, j’ai du mal à considérer qu’on puisse faire de la politique politicienne sur un sujet aussi important. Pour moi il n’y a rien de négociable dans la qualité alimentaire des repas servis en collectivité. Et puisque la bio est reconnue comme étant globalement meilleure pour la santé, ce n’est même pas la peine de discuter de manœuvres politiques, quelles qu’elles soient. Dans une société civile qui raisonne encore correctement et normalement, certaines questions me paraissent tout simplement aller de soi.

Sur le fond, faut-il vraiment une loi pour faire évoluer les pratiques?
Je pense que oui. Aujourd’hui, les modes de fonctionnement et d’approvisionnement des cantines sont tellement installés dans des habitudes quasi-immuables que seule une loi pourrait faire évoluer l’origine des matières premières alimentaires vers le bio dans les cantines. C’est une réalité bien française que de passer par la loi pour changer les choses mais celle-ci aurait un caractère coercitif propre à faire bouger les lignes, à condition évidemment qu’elle prévoie d’ouvrir à tous les opérateurs du marché et notamment ceux qui sont en capacité de répondre aux niveau local et régional. Car si on veut une bio cohérente en restauration collective, encore faut-il que les produits ne viennent pas de l’autre bout du monde. Ma position serait de dire pas de bio d’importation au-delà de l’Europe, voilà qui serait clair, avec 80% de produits français. Cela aurait un effet d’entraînement énorme sur les filières Françaises.

Justement, à quel niveau votre filiale restauration collective est-elle impliquée dans le marché?
À ce jour le chiffre d’affaires de la restauration collective est de plus de 7 milliards d’€ dont seulement 3,2 % en bio, ce qui est ridicule. Sur ce marché, Biocoop Restauration est le deuxième opérateur français, avec 14 millions d’euros d’activité. En fait, même dans les appels d’offres que nous emportons, on obtient des référencements, mais après il faut que ça commande… or ça ne commande pas toujours. Pourquoi ? Parce qu’en l’absence d’objectifs clairs, les démarches restent timides.
Certes, le prix est un frein évident. Les produits bio coûtent 30 % plus cher qu’en conventionnel. Avec 20 % de bio, il faudrait donc selon nos calculs augmenter de 3 % le prix du repas. Pour une commune moyenne à grosse, cela représenterait entre 50 000 € et 80 000 € de budget annuel supplémentaire pour des cantines 100% bio. Ça ne semble pas insurmontable !

Le risque de produits « bio conventionnel » ou « conventionnels bio » qui ne portent plus de sens, issus de productions de masse…

Le manifeste d'Un Plus Bio en main, lors de la rencontre nationale du Club des Territoires, à Paris en novembre 2015.

Le manifeste d’Un Plus Bio en main, lors de la rencontre nationale du Club des Territoires, à Paris en novembre 2015.

Le second frein est culturel. Le manque de sensibilité aux questions de politique alimentaire de la part des décideurs handicape sérieusement la volonté d’aller vers le bio. La loi serait très efficace face à ces réticences. Et puis je voudrais parler aussi de la confusion entre bio et local. Les appels d’offres mettent en concurrence deux valeurs qui n’ont rien à voir : bio et / ou local. Les deux doivent s’ajouter simplement mais ne pas être au choix par opposition ! Ainsi certains cahiers des charges exigent que ce soit des opérateurs mixtes (bio et conventionnels) qui soient en capacité de répondre, excluant de fait les acteurs spécialisés en bio.

C’est comme cela que Biocoop Restauration est en train d’être écartée de certaines cantines. J’ai alerté sur ce problème mais il y a des choses qui ne sont pas connues des politiques. Les appels d’offres sont parfois très administratifs avec des rouages lourds et ils amènent les services à rendre la vie difficile aux fournisseurs… Je comprends que recourir à des opérateurs mixtes facilite la vie des gestionnaires qui n’ont ainsi affaire qu’à un seul interlocuteur, mais à un moment donné, il faut savoir ce qu’on veut. Si on passe des commandes aux seuls géants du conventionnel qui proposent une gamme bio dont les fruits et légumes proviennent de n’importe où sur la planète, on finit par encourager le même mouvement qu’on observe depuis soixante-dix ans dans le secteur de la grande distribution, c’est-à-dire une sorte de « bio conventionnel » ou de « conventionnel bio », avec des produits qui ne portent plus de sens, issus de productions de masse hors des règles de l’agronomie durable avec la biodiversité des variétés, avec un social cohérent, un environnement préservé et de l’emploi sur nos territoires.

Alors que l’offre de bio reste inférieure à la demande en France, est-ce que la production pourrait suivre dans les cantines ? Cette question est régulièrement soulevée par les élus sceptiques.
La croissance de la restauration collective bio est de 10% en 2016 alors que la consommation des citoyens augmente de 20% en 2016. Ça ne vous choque pas ? Une loi serait là encore la plus efficace pour mettre le bio à son juste niveau dans la qualité des repas de nos enfants. Si la demande de la restauration collective se structurait pour gagner en visibilité, alors oui nous serions en mesure de travailler avec notre amont pour planifier et contractualiser avec les groupements de producteurs en vue d’augmenter les volumes à venir. C’est ce que nous faisons depuis toujours dans nos magasins où on sait comment évolue le marché avec une visibilité de trois à cinq ans. En 2016, nous avons connu une croissance supérieure à 20%, ouvert une cinquantaine de magasins, la tendance de fond se confirme. Certes nous connaissons des tensions sur les flux, notamment sur les produits laitiers ces derniers mois, mais globalement on réussit à anticiper et à s’organiser. Et puis de grosses coopératives agricoles se convertissent aujourd’hui au bio à marche rapide. Pour certains secteurs ce sera plus long et difficile, par exemple dans la filière porcine : il faut d’abord que ceux qui n’ont pas encore amorti leurs investissements dans des outils de production intensive finissent de rembourser avant d’imaginer pouvoir passer à autre chose ! Voilà une des limites à mes yeux qu’on observe dans le contexte de crise de la filière laitière et porcine, où de nombreux producteurs se retrouvent étranglés sur un marché classique qui ne répond plus aux attentes .

Dernière question, vous êtes à l’origine d’une campagne sur l’instauration d’une TVA à taux réduit sur les produits bio. Pourquoi ?
L’idée du juste prix au consommateur avec une TVA réduite sur les produits à faibles externalités négatives, donc les produits bio, est prisée des consommateurs. Ils paient déjà le manque d’écologie par leurs impôts sur la dépollution. Il n’est donc pas juste qu’ils paient leurs produits de consommation vertueux plus cher. Une TVA réduite sur les produits bio ne bougerait pas (ou si peu) le prix du repas, mais donnerait plus de moyens aux établissements pour leurs repas bio à budget constant.

> Lire aussi le communiqué de presse d’Un Plus Bio en réaction à la position du Conseil constitutionnel.

Philippe Pouillart : «L’hôpital reste le parent pauvre de la restauration collective»

Parce que l’appétit ne vient plus forcément en mangeant chez les patients hospitalisés et menacés de dénutrition, l’enseignant chercheur en pratique culinaire et restauration santé planche sur les solutions d’avenir pour accompagner les publics fragiles et fournir des outils aux collectivités comme aux opérateurs de la chaîne d’approvisionnement en restauration.

Un Plus Bio : Selon vous, on mange mal à l’hôpital ?

Pouillart ITV Un Plus Bio

Pour l’enseignant chercheur, la dénutrition est le problème principal de l’alimentation des patients.

Philippe Pouillart : Quand on est malade, notre corps a besoin d’énergie faute de quoi la maladie peut être fatale. Nourrir correctement 100% des patients malades est une des propositions du manifeste pour lutter contre la dénutrition que j’ai signé. Oui, malheureusement, la qualité inadaptée de l’offre de restauration à l’hôpital ou dans une structure médico-sociale accentue la dénutrition, favorisant le développement d’infections et de complications post-opératoires, retardant la guérison, augmentant la durée des hospitalisations… En disant cela, je ne jette la pierre à personne car la première vocation de l’hôpital reste médicale et non hôtelière. Sauf que l’alimentation doit être considérée comme un « soin de support », qui se veut individualisé, d’où la controverse et la nécessité de réagir. Aujourd’hui, le classement des établissements de soins valorise essentiellement les équipements et les savoir-faire médicaux. Mais demain, l’évaluation de la qualité de l’offre hôtelière devra prendre une place plus importante, dont la restauration et l’hébergement. Prenons deux situations : lors d’une intervention chirurgicale, le stress psychologique, l’anesthésie, l’acte chirurgical lui-même accompagné d’une couverture médicamenteuse va occasionner une dépense énergétique hors norme ;  de la même manière, les effets secondaires liés aux traitements anticancéreux vont accentuer le déséquilibre initié par la maladie et hypothéquer le bénéfice médical. Les désordres nutritionnels nés de la maladie avant d’entrer à l’hôpital se retrouvent ainsi accentués à la sortie. C’est ce cycle qu’il faut changer pour éviter de reporter les problèmes dans les services de soins de suite et de réadaptation. Qui plus est, le recours à une nutrition d’origine naturelle permet de réduire le recours aux compléments alimentaires spécifiques, onéreux et peu engageants.

« Revenir à des produits sains, le plus frais possible, riche d’une vraie densité nutritionnelle. »

Comment faire évoluer la cuisine pour les patients ?

Il ne faut pas être un expert technico-économique de la restauration collective hospitalière pour penser que le modèle des cuisines centrales trouve ses limites pour répondre à l’alimentation du malade qui se veut de plus en plus personnalisée. À la différence d’un Ehpad (maison de retraite) où le chef cuisinier et son équipe peuvent adapter le repas du résident au jour le jour, empreint d’empathie, la gestion de milliers de plateaux repas dans les grandes unités de préparation amène ceux qui y travaillent à s’éloigner nécessairement du produit et du malade. Les techniques de production de plats élaborés à texture modifiée fragilisent l’aliment et nécessitent un circuit court de service, par exemple. Le respect des règles d’hygiène et des normes sanitaires sont bien au rendez-vous, mais cela ne fait pas tout. Un exemple : en oncologie, on sait que les smoothies, ces boissons à base de fruits et légumes mixés, sont d’autant plus intéressants sur le plan nutritionnel qu’ils sont réalisés avec la peau des aliments. Or il ne me viendrait pas à l’esprit de proposer des fruits et légumes conventionnels issus de cultures intensives ! En incitant les malades à plaider pour les circuits courts, le bio, le raisonné et le local, on en fait des prescripteurs de santé. Revenir à des produits sains, le plus frais possible, riche d’une vraie densité nutritionnelle est fondamental, comme il est indispensable d’adapter les menus aux différents types de prises en charge : cancer mais aussi handicap, femmes enceintes, troubles d’Alzheimer, petite enfance, personnes âgées.
Au sein de notre équipe nous voyons favorablement l’avenir car il y a derrière ces questions un vrai business, c’est-à-dire une logique de développement économique et un marché à forte croissance qui intéressent aussi bien les collectivités publiques que les sociétés privées. Chaque année, les 95 ingénieurs alimentation-santé qui sortent de notre école intègrent ce mouvement général qui va dans le bon sens. Et nos chercheurs ne sont pas en reste. Le groupe d’étude Panash qui se préoccupe, entre autres, de l’alimentation des malades atteints de cancer, vient de recevoir le grand prix de l’innovation du Salon international de la restauration.

Depuis quand planchez-vous sur le lien alimentation-santé ?

Depuis vingt ans, à l’institut Unilasalle où nous avons créé le premier diplôme d’ingénieur en alimentation santé,  reconnu dès 2001, nous avons été les premiers à promouvoir la notion d’une alimentation « de la fourchette à la fourche » et non l’inverse : on part du besoin d’améliorer l’état de santé des populations via le diagnostic du médecin pour remonter aux causes alimentaires et impliquer la filière agroalimentaire et l’amont agricole dans l’évolution de leurs pratiques. Toutes proportions gardées, la restauration apparaît comme une « prescription », dans une dimension hippocratique de la médecine. Doter les établissements de soins d’un référent dénutrition est impératif et le service de restauration doit reprendre du pouvoir grâce aux ingénieurs restauration qui, de leur côté, doivent faire évoluer le périmètre de leur action. Unilasalle prépare les étudiants à ce nouveau paradigme.

Le site web www.vite-fait-bienfaits.fr et son application smartphone, créés par l’équipe du chercheur, aide à gérer le quotidien culinaire et alimentaire des patients face aux effets secondaires induits par les traitements.

20 % de bio et 40 % de local à la cantine : qu’en pensent les élus d’Un Plus Bio ?

Adopté de nouveau par les députés malgré le rejet des sénateurs au printemps dernier, l’amendement déposé par la députée Brigitte Allain sur l’introduction de 20% de produits bio et 40% de produits locaux à l’horizon 2020 a de bonnes chances d’être définitivement voté. Pour les élus du Club des Territoires, qui plaident pour davantage d’ambition, , ce texte d’État va dans le bon sens.

> Eugénie Ponthier, adjointe au maire en charge de l’écologie urbaine à Épinay-sur-Seine (Seine-Saint-Denis). 3 600 repas/jour, 26% de bio en 2016, objectif de 35% en 2017.

« Faciliter l’entraînement au changement qui a du mal à se faire »

eugenie_ponthier-b« C’est le rôle de l’État d’impulser les bonnes politiques alimentaires publiques car la révolution du « bas » doit être aidée par le « haut ». La restauration collective est un vecteur essentiel pour faire évoluer les filières et le paysage alimentaire. À Épinay-sur-Seine, le bio est déjà bien introduit, au-delà des prescriptions de 20 %. A la fin du mandat, en 2020, nous serons à 50 % de bio et 90 % de durable. Passer au bio et au local est en effet plus possible que jamais car le marché est prêt et l’offre s’est considérablement enrichie. Quant au local, c’est dommage qu’il n’existe pas de définition officielle sur laquelle s’appuyer. Nous avons donc déterminé notre propre périmètre, soit la région Île-de-France et les départements adjacents. Je pense que cette loi peut faciliter l’entraînement au changement qui a parfois du mal à se faire. Introduire 20 % de bio en restauration collective et promouvoir le local, c’est s’inscrire concrètement dans nos engagements de lutte contre le réchauffement climatique (production, transports), protéger la santé des administrés et défendre l’économie locale et l’emploi car le bio, c’est 60 % d’emplois en plus par rapport à l’agriculture dite conventionnelle. »

> Patrice Château, adjoint au maire de Dijon (Côte-d’Or) délégué à l’environnement. 7 300 repas / jour, 12,8% de bio en 2016, objectif 15% en 2017.

« Un argument de plus pour convaincre de la nécessité du changement »

patrice-chateau-dijon« Le principe d’une loi implique une forme d’obligation morale à la respecter pour les collectivités, sinon cela remet en cause l’approche démocratique. En cela la loi est un argument de plus pour convaincre de la nécessité du changement et ça cimente la base sur laquelle, à Dijon, on s’appuie depuis quelques années. Après, un seul texte ne suffit pas et il peut se lever des obstacles culturels ou budgétaires sur le chemin du bio et du local. Mais nous venons tout juste de valider en conseil municipal la politique d’augmentation du bio, du coup les services suivent. Un vrai virage est en cours. »

 

 

 

 

 


Carole Guère, adjointe au maire chargée de la petite enfance et des affaires scolaires au Haillan (Gironde). 1045 repas/jour, 20% de bio.

« Imposer c’est bien, accompagner les collectivités c’est mieux »

carole_guere1« Fixer un cadre c’est bien, mais les collectivités qui ne sont pas encore engagées vont se demander avec quels moyens mettre en œuvre la loi localement. En revanche, l’objectif de 20% me paraît timide, en tout cas on y est déjà dans notre commune. Mais peut être que cela va permettre de convaincre les élus réticents. Le faux argument du surcoût les dissuade, mais il est généralement brandi par des collectivités qui n’essaient même pas de faire bouger les lignes. »

 

 

 

 

 

 

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Frédéric Spangenberg, adjoint à l’environnement et à l’Agenda 21 à Triel-sur-Seine (Yvelines). 1200 repas/jour.

« Un objectif clair qui peut nous faire avancer »

frederic-spangenberg« Cette loi est susceptible de changer la donne, je pense notamment au renouvellement de notre marché en 2017 dont j’aimerais qu’il intègre ce nouvel objectif. En revanche, le texte n’est pas obligatoire et m’inspire, à l’image du Grenelle et de son objectif non atteint de 20% de bio en 2012, que les collectivités ne vont pas toutes s’y astreindre. Pourtant 20%, ce n’est pas la mer à boire, c’est un objectif clair qui peut nous faire avancer, d’ailleurs les prestataires privés s’y préparent déjà. »

Émily Loizeau : « Reprendre le pouvoir est extrêmement joyeux ! »

Auteur-compositrice-interprète franco-britannique, Émily Loizeau a accepté de parrainer la parution du guide des cantines bio à l’usage des parents. Elle nous a accordé un entretien sur le thème de la mobilisation citoyenne en restauration collective… mais pas seulement. Mobilisation tout court, pour changer le monde et en faire un horizon serein pour les prochaines générations. À table !

emily-loizeau-marraine-guide-cantines-un-plus-bioUn Plus Bio : Pourquoi vous sentez-vous concernée par l’alimentation en restauration collective ?

Émily Loizeau : C’est vrai, cette question me passionne et je dirais pour trois grandes raisons. La première est que je suis une jeune maman, avec deux enfants scolarisés à Paris, ma fille dans l’école d’un arrondissement où la cantine se limite à un service de base, et mon garçon de 3 ans qui profite, dans une école associative éco-citoyenne, d’un environnement très concerné par la question de la responsabilité écologique et où des repas bio sont livrés chaque jour. Mais ça, c’est la maman qui parle et se préoccupe de leur santé. La citoyenne, elle, considère que la santé est un tout et qu’elle ne fonctionne pas sans un lien étroit avec le respect de l’environnement, la sauvegarde de la planète et le projet de proposer un avenir serein aux prochaines générations, sur une Terre sereine. Bon, comme ça c’est joliment dit et il faut bien se rendre à l’évidence que pour l’instant, on est plutôt mal barrés ! Mais poser la question de savoir ce qu’on mange, au-delà des agglomérats de poisson pané et de la dérive agroalimentaire industrielle, c’est demander à savoir d’où viennent les légumes, savoir s’ils sont bio ou pas, s’ils font vivre des agriculteurs locaux sans faire des milliers de kilomètres, s’ils génèrent des polluants. Bref, est-ce que les aliments servent l’économie locale et consomment le moins d’énergies fossiles possible… Enfin, dernier argument : dans une société au chômage massif et endémique, j’aimerais simplement que la restauration collective présente des équipes humaines qui préparent de bons petits plats sains derrière des fourneaux et qu’on ne soit pas réduits à découvrir sous vide des plateaux repas dont on ne connaît ni ne maîtrise l’origine. Si on pouvait tendre vers des modèles où la santé, l’écologie et le social étaient intimement liés, ça m’irait très bien.

D’où proviennent vos convictions ? Vous tenez là un discours politique taillé pour une campagne !

Oulah non merci (rires) ! Je suis simplement le résultat d’un grand mélange. Mes parents étaient des personnes très concernées par les droits des gens, par le social, par la protection des migrants et des réfugiés. Ils ont « fait », comme on dit, Mai 1968 et j’ai moi-même baigné dans un contexte artistique développé où se diffusaient de belles valeurs d’humanisme.  En revanche, de cette génération qui nous a précédés, je trouve qu’il manque une conscience éveillée sur les problèmes d’écologie. Certes ils étaient contre la déforestation et militaient pour des combats essentiels, mais ils ne percevaient pas dans leur globalité les questions d’économies d’énergie, d’épuisement des ressources ou de dérèglement climatique. Ce qui m’a éveillé à ces questions, c’est sans nul doute le fait d’avoir posé mes valises en Ardèche, il y a dix ans. Un grand besoin de nature qui m’inspire aussi en tant qu’artiste. Là-bas, j’ai découvert le contact des gens qui travaillent la terre, qui travaillent dans les forêts, des habitants qui sont en contact direct avec les grandes mutations, observent in situ les changements, les populations d’insectes qui dégringolent, etc. Pour emprunter à Pierre Rabhi, je pense que quand on ne vit pas hors-sol, on comprend d’autant mieux les urgences.

« Quand on ne vit pas hors-sol, on comprend d’autant mieux les urgences »

Vous avez pas mal voyagé à l’étranger, là aussi ça vous a inspiré ?

Certes, et il y a dans mes carnets de voyage la rencontre d’hommes exceptionnels comme le musicien Danyèl Waro, sorte de Brassens de l’Île de la Réunion, un monsieur extraordinaire. Mais encore une fois, c’est plutôt ma vie en Cévennes, isolée, et ce rapport non hors sol qui me passionne, cela n’a rien à voir avec la vie trépidante de la vie urbaine, et notamment parisienne.

Vous pensez que la campagne a des leçons à offrir à la ville ?
Complètement. Quand on ne développe pas un contact réel avec la Terre, voire avec la Lune, on ne sait pas où on vit, tout paraît abstrait, anecdotique. En cela j’aime beaucoup ce que raconte le film de Cyril Dion, Demain, et j’aime tous les illuminés poétiques qui nous montrent ce qu’est la vraie modernité.


Est-ce au politique ou au citoyen de changer tout ça ?
Il faudrait bien sûr que le politique gère l’urgence de la transition. Mais tel qu’il est, et sans jeter la pierre à tous les décideurs et les élus, j’ai du mal à y croire. Les représentants du pouvoir sont pieds et poings liés avec des lobbys puissants, des pouvoirs financiers. Ils donnent l’impression qu’ils font d’abord de la gestion de carrière, à la manière d’hommes d’affaires. Il manque un idéal, une vision, quelqu’un qui agirait pour l’histoire quitte à se rendre impopulaire en prenant des mesures radicales. Je pense donc que le citoyen, le consommateur détient un réel pouvoir qu’il doit continuer de développer. Regardez Monsanto ou Bayer, si demain on ne se tourne plus vers leur marché, tout peut changer. Les plus puissants, c’est nous, à partir du moment où on prend conscience de notre volonté collective. Les citoyens sont des armes qui reposent sur l’éveil des consciences. Et quoi de plus excitant que devoir tout inventer ? Il faut en finir avec le discours fataliste et se rendre compte que l’idée de reprendre le pouvoir est extrêmement joyeuse !

Noël Mamère soutient Un Plus Bio

Pierre Hivernat, journaliste créateur du site Alimentation générale et animateur de la cérémonie des Victoires, a profité de la pause repas pour interroger le député Noël Mamère dont la ville de Bègles adhère au Cub des Territoires. L’élu écologiste explique pourquoi les politiques sont absents des débats majeurs sur l’alimentation.

 

Marie-Monique Robin : « Qu’est-ce qu’on attend pour passer à la transition ? »

Journaliste et documentariste, Marie-Monique Robin a réalisé « Qu’est-ce qu’on attend ? », un film sur l’expérience de transition vers une société post-carbone de la petite ville alsacienne d’Ungersheim (membre fondateur du Club des Territoires Un Plus Bio où les enfants mangent 100% bio depuis 2009). Durant l’année 2015, elle a tourné des séquences supplémentaires à un premier reportage déjà réalisé pour la télévision pour livrer, au final, un film de deux heures qui explore point par point les étapes faisant de cette commune un exemple que « Rob Hopkins, fondateur du mouvement des villes en transition, qualifie d’unique au monde ». Le document est projeté en avant-première dans plusieurs villes de France et remplit déjà les salles. Il sort au cinéma le 23 novembre.
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Photo Solène Charrasse.

Un Plus Bio : pourquoi un film sur l’expérience de transition d’Ungersheim ?

Marie-Monique Robin : Après la diffusion en 2014 de « Sacrée croissance » que j’avais réalisé pour Arte, un documentaire qui fait un tour mondial des initiatives de territoires engagés dans la réduction de leur empreinte écologique, l’agriculture urbaine, l’autonomie alimentaire et énergétique en s’appuyant notamment sur la mise en place de systèmes de monnaies locales, j’ai été amenée à animer des débats après projection un peu partout en France. Et c’est lors d’une projection à Thann, près de Mulhouse, que Jean-Claude Mensch, le maire voisin de la commune d’Ungersheim, est venu me voir pour me dire que ce que je retraçais dans le film, qui va de Toronto au Bouthan en passant par sept pays en tout -sauf la France-, eh bien que lui et son conseil municipal, avec le concours actif des habitants, dans le cadre de la démocratie participative, ils l’avaient fait.
Je suis allée découvrir sur place et… c’était vrai ! Tous les divers changements épars observés ailleurs dans le monde étaient réunis en un bouquet de solutions globales sur le même territoire. Du coup j »étais un peu vexée d’être allée à l’autre bout de la planète sans avoir remarqué cette petite ville de 2200 habitants ! De là est née l’idée d’un documentaire de 52 minutes pour la télévision, mais j’ai voulu revenir et filmer encore, pour décrire ce dont j’ai vraiment pris conscience sur place avec mon équipe : la puissance de la dynamique que peut générer une démarche de transition globale, encouragée par des élus et désirée par des citoyens éclairés qui, d’un coup, sont tous prêts à libérer le meilleur d’eux-mêmes.

En quoi cette expérience de transition vous parait-elle exemplaire ?

En dix ans, cette commune a réussi un parcours édifiant, basé sur le socle fondamental de l’autonomie intellectuelle et de la démocratie participative qui consistent à dire « que peut-on faire à notre échelle face au réchauffement climatique, à la crise sociale, à la consommation de ressources, et surtout que peut-on faire par nous-mêmes? ». Ungersheim a déjà basculé dans l’ère post-pétrole, elle a crée une centaine d’emplois locaux pérennes, réduit de plus de 600 tonnes ses émissions annuelles de gaz à effet de serre… Elle a mis en place un programme de 21 actions pour le XXIe siècle dont seulement une n’avait pas encore abouti au moment du tournage : une épicerie coopérative et solidaire, laquelle doit d’ailleurs voir le jour cette année. Pour le reste, la ville a reconquis son autonomie alimentaire par la relocalisation d’une production agricole en bio, atteint son autonomie énergétique par l’installation de la plus grande ferme de panneaux solaires d’Alsace et d’éoliennes, consacré l’écologie dans ses besoins en logements avec la construction d’un éco-hameau passif, elle a aussi développé sa propre monnaie locale qui bénéficie à l’économie réelle. Bref, c’est une commune qui surprend par la production d’un véritable bonheur intérieur brut et questionne nos modes de production et de consommation classiques, dont on connaît l’issue fatale à l’échéance de vingt ou trente ans.

Vous pensez qu’un tel exemple est reproductible, notamment dans les grands centres urbains?

Bien sûr, peu importe la taille du territoire, il suffit juste d’inscrire les piliers tels qu’ils sont définis à Ungersheim pour redéfinir l’action collective. Même à Paris ou ailleurs, c’est possible. Actuellement, l’autonomie alimentaire des grandes villes est seulement de deux jours et dépend quasi-exclusivement de la consommation de ressources pétrolières. Comme je l’ai montré avec l’exemple de Toronto dans « Sacrée croissance », il est possible de faire bien mieux en s’emparant des grandes questions.

Quand on voit le débat polémique de piétonnisation des voies sur berge, il y a encore du chemin !

Je trouve que la maire Anne Hidalgo, également première vice-présidente de la Métropole du Grand Paris, maintient fermement le cap et qu’elle possède une vraie vision, notamment sur la question des transports.

Mais la résistance des grands corps politiques reste forte.

J’y ai pour ma part répondu dans le livre « Sacrée Croissance » (éditions de la Découverte) qui a suivi le film, dans un genre qui s’appelle l’uchronie, une forme de prospective où je détaille comment serait par exemple Paris en 2034 depuis que, en 2014, le président François Hollande avait pris les mesures qui s’imposent mais, bien sûr, qui n’ont pas été prises ! C’est un véritable changement de paradigme où l’on sort du discours qui fait encore croire que la production et la consommation restent les piliers de la croissance et sont les seules solutions aux problèmes du chômage et de la pauvreté.
À cet égard j’ai souhaité que le film « Qu’est-ce qu’on attend » sorte avant l’élection présidentielle, c’est un peu ma manière de contribuer à la réflexion sur les enjeux fondamentaux. Il existe aujourd’hui un tel désarroi, regardez comme on est embarqué dans une guerre contre le terrorisme, qui fait passer plein de questions, dont l’écologie, à la trappe. C’est aussi un film en hommage à certains élus locaux visionnaires qui, sur leurs territoires, prennent en main et génèrent déjà ce qu’on appelle l’économie du soin. La clé des solutions appartient à ces territoires qui imaginent les solutions de demain. Lors d’une projection en salle, j’ai même vu un élu pleurer !

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En salle le 23 novembre.

Éric de Kermel : « L’alimentation, comme tout ce qui fait la complexité des sociétés humaines, est politique »

TROIS QUESTIONS À…

« L’alimentation, comme tout ce qui fait la complexité des sociétés humaines, est politique. »

"Je me sens très emballé par les Victoires des cantines rebelles et toutes les postures qui réinterrogent nos pratiques alimentaires."

« Je me sens très emballé par les Victoires des cantines rebelles et toutes les postures qui réinterrogent nos pratiques alimentaires. »

Éric de Kermel, directeur de Bayard Nature & Territoires (éditeur du magazine Terre Sauvage) est un fervent défenseur de l’environnement, connu pour ses positions de lanceur d’alerte, notamment sur le réchauffement climatique. Partenaire des premières Victoires des cantines rebelles organisé par Un Plus Bio à Paris le 10 novembre prochain, il nous dit en quoi les problématiques alimentaires nous renseignent sur notre niveau de mobilisation -et de passivité- face aux enjeux écologiques.

Un Plus Bio : Pourquoi la thématique de la restauration collective vous interpelle ?

Éric de Kermel : Il y a quelques années, j’ai vu le film documentaire « Nos enfants nous accuseront », qui m’a fait prendre conscience à quel point, derrière la question alimentaire, se cachent des enjeux de développement durable et de vivre ensemble. Plus tard, je me suis installé dans le Gard, près du village de Barjac où a été tourné le film et là, j’ai mesuré encore mieux de quoi il retournait, au-delà du défilement des images et du propos du réalisateur. L’offre alimentaire d’une région est intimement liée à ses paysages, dépend de la politique d’aménagement du territoire et embrasse des questions éducationnelles, économiques et sociales.
Du coup, oui, je me sens très emballé par les Victoires des cantines rebelles et toutes les postures qui réinterrogent nos pratiques alimentaires. Je suis également un convaincu du bio, pas seulement en ce qu’il me nourrit. Dans le magazine Terre Sauvage, on ne cesse de défendre la biodiversité ; celle des cultures adaptées aux terroirs et aux climats n’a cessé de s’appauvrir depuis un siècle. Je suis un défenseur de toutes les diversités : culturelles, religieuses, alimentaires …

Qu’est-ce qui ne va pas dans notre bol alimentaire ?

Il faut considérer plusieurs aspects : si je me place à mon seul niveau, individuel, il y a d’abord ces interrogations sur notre santé et celle de nos enfants. On sait que notre alimentation n’est pas géniale : je me souviens encore de mon enfance et du laitage à 10h, de la ration de viande quotidienne, du sucre qu’on distribuait en dessert tel un cadeau.
En prenant un peu distance, et si j’ai aussi le souci de celui qui me nourrit, cette mauvaise alimentation puise ses origines dans la mutation profonde du monde agricole. La nourriture qu’on donne au bétail, à la volaille, les sélections génétiques qui transforment la composition moléculaire des variétés de blé et font apparaître de nouvelles intolérances… Tout cela est produit par des gens qui s’empoisonnent eux-mêmes. J’ai passé cet été quelques jours chez une amie dans la Drôme, sa maison est entourée de trois champs où poussent la courge, le melon et des céréales. Chacun des trois agriculteurs, me disait-elle, est atteint d’un cancer précoce…

« L’homme est un être complet qui mange, qui éduque, qui se loge… »

Si on ajoute l’utilisation du pétrole, l’endettement des exploitations, le métier agricole a été profondément modifié, au détriment de ce qu’on appelle les « paysculteurs ». Par mes choix alimentaires, je soutiens un mode agricole ou un autre. Je ne veux pas cautionner un système qui tue la terre autant que l’homme qui la travaille.
Enfin, lorsque l’on sort de nos frontières, on s’aperçoit que nous avons imposé notre modèle aux pays tiers. Des paysans ont renoncé à leurs cultures vivrières au profit de monocultures, perdant leur autonomie, obligés de monétariser leurs échanges quotidiens, et dont le revenu dépend du cours de leur production défini à Londres, Hong-Kong ou Chicago…
Quand on commence à interroger nos choix alimentaires, on se retrouve donc à tirer un fil de cohérence qui nous conduit aussi à questionner les autres aspects de nos vies : nos choix de vacances, nos modes de transports, nos manières d’envisager le monde. L’homme est un être complet qui mange, qui éduque, qui se loge … A son niveau, comme au niveau sociétal, il est censé écrire un projet de vie global et doit, pour cela, s’affranchir d’urgence d’une analyse sectorisée au profit d’une véritable approche trans-disciplinaire.

Est-ce à l’individu ou au collectif de changer ces comportements ?

Vous m’auriez posé la question il y a quelques années, j’aurais répondu que j’étais dans une démarche très « Colibris », de ce mouvement où chacun essaie de porter sa part d’eau pour éteindre l’incendie. Mais qu’il s’agisse de mon implication ou de l’action collective, il faut bien se rendre à l’évidence, les choses n’évoluent vraiment pas dans le bon sens. Aussi, à un moment donné, il faut reconquérir la décision politique, sinon, pour reprendre la parabole du colibri, l’incendie se développera toujours plus vite que ceux qui pensent pouvoir l’éteindre.
La France vient de battre son troisième record annuel de chaleur consécutif, le monde n’a jamais autant consommé d’énergie carbonée que cette année, et pendant ce temps on débat du  burkini ! Je pense donc que l’action politique est un levier fondamental. On le voit sur le choix d’aménager ou non un aéroport, la décision se prend dans les cabinets ministériels, au sein des régions, dans les départements. Mais aussi plus localement dans les communes ou les communautés de communes. Un exemple : c’est bien le choix d’un plan local d’urbanisme qui définit la manière d’aménager un territoire, de gérer le foncier, les futures zones d’habitat, de privilégier les espaces naturels et agricoles.
C’est un peu affligeant de constater que les grands de ce monde, par exemple Jacques Chirac, Al Gore ou Gorbatchev quittent leur mandant en indiquant que le plus grand enjeu est celui de l’écologie mais qu’ au final, eux comme ceux qui leur ont succédé, n’ont rien fait, ou si peu. Il est donc temps de soutenir une proposition politique dont l’écologie est la colonne vertébrale. Une écologie au sens « intégrale » telle qu’elle est qualifiée par le pape dans sa dernière encyclique ou dans l’ouvrage « Les tisserands » du philosophe musulman Abdenour Bidar. C’est à dire une écologie comme projet de vie global où chacun est appelé à prendre soin de lui, des autres, et de la nature. Ce triangle est vertueux, cohérent, et puissant.

René Galibert : « Il faudrait plus de cohésion dans les politiques alimentaires »

Trois questions à René Galibert, chef cuisinier d’un Ehpad dans l’Hérault.

 René Galibert, chef cuisinier du Foyer du Romarin, maison de retraite à Clapiers (Hérault).

René Galibert, chef cuisinier du Foyer du Romarin, maison de retraite à Clapiers (Hérault).

Depuis quatre ans, René Galibert s’emploie à faire de la cuisine du Foyer du Romarin ((100 pensionnaires) de Clapiers, aux portes de Montpellier, un exemple en terme de bio, de local, de sain et de goûteux à table. Le professionnel, qui a beaucoup œuvré pour que la cuisine décroche les trois carottes du label En Cuisine d’Ecocert (plus de 50% de bio), avait suivi en 2015 la formation d’Un Plus Bio « Construire un projet alimentaire de qualité inscrit dans son territoire ». Une formation qui sera dispensée à nouveau fin novembre 2016 dans la région de Valence (26).

Un Plus Bio : Comment parvenez-vous à développer votre projet alimentaire en lien avec le territoire ?

C’est difficile mais peu à peu, on progresse ! Lorsque je suis arrivé à ce poste, l’Ehpad commençait juste à s’engager dans une démarche de qualité et tout de suite, j’ai rédigé une charte pour fixer des orientations et des engagements. Depuis, on se tient à l’objectif de manger mieux et le plus local possible, en démontrant que d’autres que nous peuvent le faire.

La formation d’Un Plus Bio, en 2015, vous a-t-elle permis de trouver des solutions à vos problèmes, notamment celui de l’approvisionnement ?

Je dirais qu’elle n’a pas résolu les problèmes mais qu’elle les a rendus plus faciles à comprendre et à vivre ! (Rires). Dans l’Hérault, même aux portes de Montpellier, on n’est pas très gâtés par la production locale. Les paysans bio travaillent en direct sur les marchés et sont un peu frileux devant la demande de la restauration collective. Pourtant, nous n’avons pas de grandes exigences, je leur rappelle juste qu’il faut nous livrer car on ne peut pas se permettre d’aller chercher la marchandise dans les fermes. Et malgré ces obstacles, j’essaie d’entretenir les meilleures relations avec les producteurs que je stimule en les assurant de mon soutien et en renouvelant mes demandes.

Que manque-t-il selon vous pour parvenir à des liens plus étroits avec la production ?

Je ne suis pas un expert des politiques alimentaires mais je pense qu’il y a globalement un manque d’envie de certains acteurs et, surtout, un défaut de cohésion au sein des collectivités. Par exemple, il existe sur le territoire local un projet baptisé Terra Coopa, tout proche de l’Ephad, qui consiste à soutenir l’installation de candidats au maraîchage sur sept parcelles mises à disposition par la communauté d’agglomération de Montpellier. C’est un projet intéressant, et des jeunes ont commencé à produire, ils vendent quelques paniers… Pour ma part je tisse des liens avec eux, je les motive, je les invite à déjeuner, là je sors de leur proposer en ce début d’été de semer et planter ce qui pourrait m’intéresser pour l’hiver… Mais globalement, il y a un manque de cohérence et de portage politique. C’est au final davantage un programme d’insertion que la traduction concrète d’une vraie politique alimentaire. C’est d’autant plus dommage qu’il y a des choses à faire et que les besoins sont importants. Un conseiller municipal voisin est venu nous rendre visite, il voudrait lui aussi s’approvisionner localement et augmenter la part du bio, mais il se heurte au même défaut d’organisation des filières. L’agglomération n’est visiblement pas prête et, du côté du Département, ce n’est guère mieux. Le conseil départemental a bien mis en place la plate-forme Internet « Agrilocal » pour mettre en lien les producteurs avec les acheteurs publics. Malheureusement, on s’aperçoit qu’il s’agit d’un simple catalogue et non pas, comme c’est le cas par exemple dans la Drôme, d’un outil interactif de mise en relation pratique…

Retrouvez ici la formation « Construire un projet alimentaire de qualité inscrit dans son territoire » et le reste de notre catalogue.

Trois questions à Florence Le Poitvin : « Mettre en place un projet alimentaire sur le bassin d’Arcachon est passionnant ! »

Un Plus Bio collectif Arcachon 2

Florence Le Poitvin, maman d’élève motivée pour diffuser le bio, le sain et le bon à table dans le bassin d’Arcachon.

Florence Le Poitvin, parente d’élève, fait partie des quelque 300 personnes et collectifs qui ont décidé de s’engager dans la campagne « Fais bouger ta cantine! », impulsée par Un Plus Bio, jusqu’au 30 juin. Ou comment une force citoyenne cherche à changer le monde, avec les difficultés et les chances de succès associées à pareille aventure.

Comment est né votre collectif « Aliment-Terre Bassin d’Arcachon & Val de l’Eyre »?

Je suis arrivée à Marcheprime, dans le bassin d’Arcachon, pour me rapprocher de ma famille, en 2012, avec mon fils aujourd’hui scolarisé au collège. En partant de la capitale, je quittais la fréquence d’un repas bio par semaine, une dynamique que je trouvais intéressante. Or en m’installant ici, pas de repas bio à la cantine et pas vraiment de commerce bio à part au chef-lieu de Biganos. Localement, je connaissais le réseau Arbio-Gironde, une association interprofessionnelle qui œuvre au développement du bio en restauration collective. C’est elle qui m’a fait connaître Un Plus Bio. J’ai aussi contribué à créer deux Amap sur le territoire… Et en février dernier, alors que la campagne « Fais bouger ta cantine! » était lancée, j’ai fait la rencontre de personnes aussi motivées que moi, Séverine, Jean-Marc, Jean-Rolland et d’autres… Le collectif est né ainsi, qui s’appuie également sur la motivation de quatre associations locales de parents d’élèves et trois Amap.

Quel état des lieux de cantines dressez-vous et quels projets possibles entrevoyez-vous ?

La phase du diagnostic n’est pas terminée et on doit encore franchir des étapes pour mettre au jour notre projet alimentaire territorial. Pour l’instant, le collectif réunit des consommateurs, parents d’élèves, et des producteurs, mais il manque encore les collectivités locales, les institutions comme la chambre d’agriculture et les réseaux de commercialisation. La restauration collective sur le bassin d’Arcachon, c’est 17 communes qui, à part Biganos la ville principale, fonctionnent en délégation de service public. Les repas sont préparés et livrés par des sociétés privées, essentiellement Sogeres dont la cuisine centrale à Bordeaux prépare 6000 repas pour une partie de la Gironde et Elior, et la réflexion sur le local et le bio est quasiment absente des cahiers des charges. Biganos s’en sort mieux avec une chef de cuisine centrale très motivée qui réussit à introduire 45% de produits locaux dont 35% en bio.

Pour l’avenir, différents scénarios sont envisageables mais, à mesure qu’on mène des entretiens avec les élus ou le directeur général des services de la communauté de communes qui nous soutient dans la réflexion, on se dit que la solution d’une cuisine centrale gérée en régie pour les communes du bassin serait une vraie opportunité de développement pour le territoire. Et surtout, on plaide pour le développement de solutions foncières qui permettraient à de jeunes agriculteurs de s’installer. Il y a une demande de certains jeunes diplômés agricoles, et on sait que les élus ont la main sur les plans locaux d’urbanisme. Notre collectif envisage d’ailleurs de rencontrer un à un les maires des communes, la tournée a déjà commencé…

Qu’avez-vous choisi comme action dans la campagne d’Un Plus Bio ?

Pour ma part je me suis engagée à déjeuner à la cantine du collège de mon fils. Mais ça n’est pas évident ! J’ai envoyé deux courriers à la principale de l’établissement qui me demande qui je représente et pourquoi je cherche à participer à un repas. Cela nous oblige à consolider les statuts du collectif qui, s’il reste informel, risque d’être limité dans son pouvoir d’action. Mais je trouve dommage de devoir faire valoir mes droits de parent en étant prête à saisir la Cada (Commission d’accès aux documents administratifs) et je regrette que, dans le débat passionnant de la gouvernance alimentaire, chacun a tendance à se retrancher dans un cadre purement professionnel ou derrière un mandat électoral. Je comprends qu’il y ait des directives et des décrets, des protocoles à respecter, mais je pense que rien n’interdit de dire ce que l’on ressent et en quoi on pourrait instaurer un dialogue nouveau. Tout cela manque un peu d’humanisme à mes yeux, ça me rappelle le film Nos enfants nous accuseront à Barjac, où le maire Édouard Chaulet expliquait bien qu’il s’agissait d’un projet de territoire qui n’impliquait pas le comptable mais l’ensemble de vie de la cité… Mais on avance, et la prochaine étape consistera à réunir l’ensemble des acteurs autour d’une même table : élus, personnels de cuisines, parents d’élèves, producteurs, infirmières, enseignants. Il faut que tout le monde se voie et se réapproprie le dossier de l’alimentation collective !

Plus d’infos sur le site du collectif.

Denis Lairon : « Les légumineuses apportent des solutions agricoles et alimentaires »

Le 3 mai dernier, une grande journée était consacrée à Paris à l’intérêt de promouvoir la production et la consommation des légumineuses. Organisée par le ministère de l’Environnement, le Réseau Action Climat et Solagro, elle a permis à Denis Lairon, directeur de recherche émérite à l’Inserm et nutritionniste, de plaider en faveur d’un changement de nos pratiques du champ à l’assiette, où la restauration collective a sa part à jouer.
Denis Lairon, directeur de recherche à l'Inserm, nutritionniste.

Denis Lairon, directeur de recherche à l’Inserm, nutritionniste.

Un Plus Bio : Qu’on débatte des légumineuses et d’une alimentation plus végétale au sein de l’État, ça vous surprend ?

Denis Lairon : Pour la communauté scientifique, c’est une heureuse surprise, même si elle a pris un certain retard au regard des enjeux validés depuis longtemps par les chercheurs. Mais c’est une belle prise de conscience qui, sans l’avouer, atteste qu’on a complètement dérapé dans le domaine agricole et alimentaire avec une surconsommation de viande et de produits laitiers qui n’est plus tenable. Il y a deux bonnes raisons de favoriser le développement des légumes secs et plus largement des légumineuses. En France, 70% des légumes secs sont importés de très loin, c’est-à-dire souvent hors des limites de l’Europe. Développer la culture des légumineuses favoriserait une rotation bénéfique aux sols et fournirait, dans le cadre d’une réduction de la consommation de la viande, un fourrage de qualité pour le bétail selon une approche agro-écologique. Cela favoriserait aussi le développement de la consommation humaine de cette bonne source de protéines végétales.

La consommation de viande est le parent naturel et logique des sociétés développées, comment en réduire la pression ?

Il y a deux tendances qui confirment et infirment ce que vous dites. D’un côté c’est vrai, l’alimentation à base végétale concerne surtout les pays pauvres. Sauf dans les régions de bords de mers ou de fleuves, l’accès à des produits d’origine animale y reste difficilement accessible. Dans les pays qui se développent comme l’Inde, le Brésil, la Chine, le revenu augmente et permet d’acheter de la viande, on observe une tendance à vouloir reproduire le régime alimentaire des pays riches. Pourtant, un mouvement inverse est en train de se dessiner, soutenu par des institutions internationales qui, comme la FAO depuis 2010 ou le Programme des Nations-Unies pour l’environnement, ont défini un plan et un programme d’alimentation durable au niveau mondial.

« Le modèle alimentaire des pays riches n’est pas reproductible »

On commence à prendre conscience que, à cause de simples limites physiques, le modèle alimentaire des pays riches n’est pas reproductible car il est en soi condamné. En France, en Europe ou en Amérique du Nord, produire de la viande à base d’une alimentation de bétail largement importée induit des coûts insupportables en matière énergétique, en ressource en eau et en émissions de gaz à effet de serre. Je rappelle que le phénomène de surconsommation de produits d’origine animale est récent, il remonte à seulement deux générations. Il s’agit donc de revenir à des pratiques qui existaient en bonne partie avant.

Qui doit traduire sur le terrain le discours d’une alimentation plus végétale ?

Si tout le monde est responsable, alors tout le monde est concerné, du producteur au consommateur, du champ à l’assiette. On a déjà trop tardé à réagir et il ne s’agit plus de mettre un couvercle sur la marmite des problèmes. Mais il y a d’énormes résistances qui renvoient à une situation de schizophrénie. On essaie de trouver un équilibre introuvable entre des éleveurs en grande difficulté dont l’activité est majoritairement basée sur des systèmes ingérables à long terme et des consommateurs surtout influencés par la puissance des lobbys et de la publicité. Soit les services publics et l’État n’ont pas la force de frappe nécessaire, soit il n’y a pas de réelle volonté de changer de système. Heureusement des lignes bougent. En restauration collective par exemple, qui est un lieu de promotion du changement et qui se trouve au carrefour de volumes d’achats conséquents, depuis l’été dernier le GEM-RCN élargit la possibilité d’instaurer presque une fois par semaine un repas à base de protéines végétales. C’est un pas encourageant même s’il ne s’agit que d’une recommandation et non d’une obligation, ce qui me conduit à dire que la diffusion des bonnes informations reste primordiale.

Vous êtes l’un des principaux chercheurs impliqués dans la vaste étude NutriNet-Santé, lancée en 2009. Quels liens faites-vous entre comportement alimentaire et santé ?

D’ici fin 2016, on devrait être en mesure de publier de nouvelles données très intéressantes sur les liens entre une alimentation de type bio et certaines pathologies, au-delà de ce qu’on sait déjà d’un moindre surpoids et obésité. On anticipe à travers la contribution de plus de 100 000 volontaires très réguliers -l’étude porte sur le suivi d’une cohorte de plus de 250 000 personnes, jamais réunie dans aucun autre pays-, que les consommateurs bio pourraient avoir de très bons résultats en terme de santé et qu’ils adoptent les conduites les plus écologiques dans leur mode de vie. En fait ils se rapprochent le mieux des recommandations nutritionnelles officielles, celles-là même qui sont au final peu suivies par le reste de la population.
En revanche, l’étude Nutrinet se heurte à une difficulté importante, celle de pouvoir publier des résultats dans les grandes revues scientifiques, notamment américaines. Ce phénomène n’est pas nouveau, bien connu de la communauté des chercheurs en général, mais il s’accentue dès lors que les sujets posent des questions nouvelles et/ou que les résultats remettent en cause certains modèles sociétaux dominants ou les intérêts de certains lobbys.