Gilles Clément : « Dans trente ou quarante ans, on aura rétabli un peu de la biodiversité »

« Soutenir les projets de reconquête d’autonomie alimentaire, mais aussi énergétique, sociale m’apparaît essentiel. »

Paysagiste, écrivain, agronome, botaniste, Gilles Clément parraine le diplôme universitaire « Chef de projet en alimentation durable » à Mouans-Sartoux (06), ville membre du réseau Un Plus Bio. S’il accuse durement homo sapiens d’être à l’origine des catastrophes écologiques d’aujourd’hui, il plaide pour un changement de modèle susceptible de renverser la vapeur. La révolution viendra d’en bas, dit-il, jamais d’en haut.

Pourquoi parrainer le diplôme « chef de projet en alimentation durable » à Mouans-Sartoux, ville où les cantines sont 100% bio depuis 2012 ?

Je connais bien cette commune, où j’étais intervenu il y a longtemps sur le jardin du parc du château dont une partie est devenue un musée très intéressant. Puis je suis venu plusieurs fois comme invité ou conférencier du Festival du livre. Lorsque j’ai découvert l’expérience de rachat d’un domaine agricole aux portes de la ville pour en faire un potager municipal qui produit des légumes pour les cantines, j’ai trouvé ça très pertinent et, quand on m’a demandé d’être parrain du diplôme, j’ai répondu favorablement.

Ce diplôme correspond bien à la prise de conscience d’aujourd’hui et répond de manière intelligente à des enjeux fondamentaux. C’est tout nouveau, à cet égard les acteurs de Mouans-Sartoux font figure de précurseurs, ils ont vraiment compris beaucoup de choses.

Soutenir les projets de reconquête d’autonomie alimentaire, mais aussi énergétique, sociale m’apparaît essentiel. Un de mes anciens élèves Rémi Janin, prix du paysage en 2016, a écrit récemment « La ville agricole », un ouvrage qui offre une nouvelle vision du développement de la production vivrière en milieu urbain. Et on a un grand besoin d’évoluer : quand je pense que, sous le poids des lobbys, dans les lycées agricoles et horticoles, il était encore interdit il y a peu de consommer ses propres productions sous prétexte que c’était dangereux… on part de loin !

« Les solutions ne viendront jamais d’en haut, mais d’en bas, des territoires. »

Comment interprétez-vous les multiples alertes écologiques : érosion de la biodiversité, disparition des insectes, dérives du système agroalimentaire, changement climatique ?

Les catastrophes d’aujourd’hui trouvent une origine ancienne dans l’histoire humaine. La pollution, la destruction des écosystèmes s’est développée parallèlement à l’illusion de pouvoir tout maîtriser. Depuis 30 à 40 ans spécialement, cette destruction a pris un rythme inquiétant. Et malgré la prise de conscience désormais mondiale et les dispositifs qu’on commence à mettre en place, je pense que la situation va empirer pendant encore une trentaine d’années, et on va continuer de perdre de nombreuses espèces. Le temps de l’action n’est pas celui des cycles naturels. Lorsqu’on diffuse un poison au pied d’une montagne, il lui faut un certain temps pour rejoindre l’océan… En Bretagne, il a fallu des années pour comprendre que l’élevage porcin intensif génère une eutrophisation des milieux et entraîne l’invasion des algues vertes.

Mais si on corrige le tir maintenant, alors oui, dans une trentaine d’années, ça ira mieux. On aura rétabli un peu de la biodiversité.

La mise en place des solutions relève-t-elle du politique ?

Malheureusement non, car les politiques n’ont quasiment aucun pouvoir. Ils ont été mis en place par des banquiers et sont la représentation caricaturale d’un système financier duquel il n’y a rien à attendre. Ce système a dérapé il y a une cinquantaine d’années, lorsqu’on a fusionné les banques de dépôt et les banques d’affaires, dès lors le moindre centime posé sur nos comptes n’alimente plus l’activité humaine mais seulement la spéculation. Et s’il ne cherche pas à détruire intentionnellement, le résultat de ses activités montre qu’il mène à la destruction et aux catastrophes que l’on voit aujourd’hui.

Les solutions ne viendront donc jamais d’en haut, mais d’en bas, des territoires. À l’échelle des communes selon moi, où des choses sont encore possibles en lien direct avec les habitants…

Comment reconquérir les grands équilibres écologiques ?

Je ne suis pas spécialiste mais je verrais deux grands chantiers, la pédagogie et l’action. La pédagogie, cela commencerait par mettre en place un grand ministère de la connaissance, qui imposerait dans le discours notre entière dépendance au vivant. Cette connaissance, cette compréhension du vivant est aujourd’hui nulle. Imaginez que de nombreux paysagistes formés à l’heure actuelle ne connaissent plus le nom des plantes et des insectes. Il faut sortir de la logique d’expert ! Ce ministère serait le premier de tous. Celui de Bercy, me direz-vous ? Il arriverait bien derrière, j’en ferais un abri de jardin !

Ensuite le temps de l’action, qui érigerait en principe l’obligation de restituer à l’environnement l’intégralité de l’énergie qu’on lui prend. L’air, l’eau, le sol, tout ce qu’on utilise doit revenir à son état initial. Soutirer de l’eau et la rejeter dans le milieu avec des pesticides ou des antibiotiques, ce n’est plus possible.

Que ferait-on pour l’alimentation ?

La production agricole vivrière est évidemment au cœur de l’action. Il nous faut reconquérir les espaces à cultiver. Mouans-Sartoux fournit une belle illustration avec sa régie agricole, mais elle est en proie au même phénomène que toutes les autres villes qui ont fini par « manger » leur garde-manger. L’urbanisation s’est développée sur des terres arables et riches qui, autrefois, nourrissaient les territoires. Résultat, on ne mange plus que des aliments venus de loin. Les Chinois l’ont bien compris, qui rachètent à tour de bras des terres, et pas seulement en Afrique. Ils ont récemment acquis deux ou trois mille hectares près de Châteauroux… Pendant ce temps, on bétonne et on industrialise notre patrimoine foncier. Et la PAC (politique agricole commune) n’a rien réglé quant à la viabilité de notre modèle agricole. Il est temps de prendre des décisions politiques au niveau local pour créer de véritables couronnes maraîchères. La production alimentaire, par définition bio et durable, doit être relocalisée, comme la production énergétique. Plus besoin en effet de système centralisé qui irrigue tout le territoire par un fil électrique. Aujourd’hui des immeubles produisent leur propre énergie, il y a le solaire et l’éolien mais pas que. Dans la Creuse où je vis, on pourrait générer l’électricité pour quelques maisons à partir d’anciens moulins qui longent la rivière, cela sans porter atteinte aux milieux…

Connaissez-vous des pays qui ont réussi leur transition écologique ?

Malheureusement non. Il se produit même l’inverse, des pays autrefois peu exposés sont désormais soumis aux aléas et aux catastrophes, en Afrique, en Asie… Peut-être le Bhoutan fait-il exception, autrement, je ne vois pas.

Il faut porter des projets politiques qui n’existent pas encore à l’échelon local. Ça me rappelle la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, où je me suis rendu plusieurs fois. Globalement, les gens qu’on a fait passer pour des fous et qu’on a expulsés de manière extrêmement violente n’y détruisaient rien, au contraire. Ils y vivaient, cultivaient la terre, pratiquaient l’élevage, créaient des bibliothèques. Loin d’être idiots, ils ont une idée précise du bonheur commun et une forte culture de l’autonomie. Mais cette autonomie fait peur, les multinationales ne veulent pas d’un accès gratuit des populations au bonheur.

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