« Peu à peu, le gouvernement réalise qu’il faut passer à l’action sur le bio »

Denis Lairon, directeur de recherche émérite à l’Inserm (Institut national de la santé et de la recherche médicale), nutritionniste, a été l’un des précieux intervenants de l’atelier 11 des États généraux de l’alimentation (EGA)  sur le thème « Réussir la transition écologique et solidaire de notre agriculture en promouvant une alimentation durable ». Son regard de chercheur et de citoyen motivé nous apprend en quoi politiquement, la transition vers une alimentation durable est devenue une quasi-obligation pour les différents ministères.

Comment réagissez-vous au futur décret qui fixera la feuille de route des cantines d’ici à 2022 : 50% de produits de qualité (le bio entrerait pour 20% et les signes officiels de qualité à 30%) ?

Si je regarde le verre à moitié plein, je dirais que c’est une bonne nouvelle. Il n’y a jamais pas eu jusqu’à présent d’engagement officiel de la part de l’État à un tel niveau. Cela dit, à l’issue des travaux de l’atelier 11, on avait proposé mieux : 30% de bio et 20% de signes officiels de qualité.

Si je prends le verre à moitié vide, en revanche, je dirais que 20%, c’est un minimum que les collectivités déjà bien engagées dans la transition alimentaire ont souvent dépassé. Viser moins que 20% aurait donc été aller contre le sens de l’histoire, on ne pouvait pas faire moins.

Quel est votre avis sur la publication du rapport, le 22 mars dernier par le Haut conseil de santé publique (HCSP), de la nécessité d’« augmenter la consommation de produits bio dans la population de sorte que 100 % de la population consomment au moins 20% de leurs consommations de fruits et légumes, produits céréaliers et légumineuses issues de produits bio par semaine »

Là aussi, on avance ! Je me rappelle du premier rapport du HCSP en février 2017 qui proposait déjà de réduire l’exposition des consommateurs aux pesticides dans l’alimentation (produits végétaux), et où le bio n’était qu’une des solutions possible. Cette fois je remarque et salue la proposition que 100% des consommateurs doivent avoir droit à au moins 20% de bio. Cela signifie que le bio doit sortir de sa niche présumée favorable aux revenus aisés. Il faudra à ce titre que des mesures soient prises pour que l’ensemble de la population ait accès à une alimentation de qualité.

Sur le fond, il faut comprendre que les ministères et l’État ne peuvent plus sous-estimer les effets sur la santé publique d’une alimentation contaminée par les pesticides. Les facteurs de risque sont reconnus, notamment depuis l’alerte lancée par le CIRC (Centre international de recherche sur le cancer de l’OMS) qui a dressé un lien entre l’exposition au glyphosate et des pesticides organophosphorés et cancer. Les travaux de l’Inserm l’ont également établi dans un rapport complet publié en 2013. Aussi, que le HCSP, une haute instance dépendant du ministère de la Santé, reconnaisse désormais le bio comme un levier des politiques alimentaires dans le sens d’une meilleure santé publique, c’est une excellente nouvelle.

« Les objectifs affichés ne sont plus minimalistes, mais ils manquent encore d’envergure. »

Le ministre Stéphane Travert a présenté en fin de semaine dernière le programme Ambition bio 2022, qui doit dégager 1,1 milliards de crédits nouveaux pour atteindre d’ici à 2022 une surface agricole utile dédiée au bio de 15%. Votre sentiment ?

C’est une décision bienvenue qui, comme les autres, découle assez logiquement du consensus qui s’est dégagé des EGA et que nous sommes nombreux à avoir défendu. Je note cependant qu’on arrête le programme à 2022, ce qui correspond à une visibilité de mandat présidentiel, alors que nous avions proposé d’être plus ambitieux encore à l’horizon 2030. Nous proposions d’atteindre 30% de bio et 30% d’agriculture « super-raisonnée ». C’est donc moins ambitieux, mais je relève qu’une forte enveloppe financière serait dédiée à cette transition.

Le bio a globalement le vent en poupe, vous êtes donc satisfait ?

Je salue les marges de progression à l’oeuvre, mais je reste sur l’idée qu’il demeure un manque de perspective politique. Les objectifs affichés ne sont plus minimalistes, mais ils manquent encore d’envergure. La France a un gros retard à rattraper par rapport à ses voisins européens qui pour beaucoup dépassent aujourd’hui les 10% d’agriculture bio. Dans ce contexte, les responsables politiques comme les acteurs du marché commencent à bien comprendre que le passage au bio n’est plus une question de mode. Même l’Insee montré au début de l’année que la rentabilité des exploitations bio, en maraîchage, viticulture et élevage laitier, était plus forte que celle des fermes conventionnelles. Les très nombreuses conversions au bio en cours chez les éleveurs laitiers de Normandie apportent à cet égard un témoignage éclairant.

La résistance de certains lobbys est néanmoins active, pensez-vous que ce manque d’ambition autour du bio en soit une des raisons ?

Cette résistance, je l’ai constaté aux EGA, devient très minoritaire. Les ministères de la santé, de l’agriculture et de la transition écologiques ne sont pas tous sur la même longueur d’onde ni exposés aux mêmes responsabilités et sphères d’influence, mais globalement, et parce que le marché comme la recherche avancent, il devient impossible de prendre position contre le bio et l’amélioration de la santé publique. A l’atelier 11, sur environ 60 participants, un très large consensus a été obtenu en faveur de la transition agro-écologique mais la FNSEA (Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles) ne l’a pas soutenu au final. C’est l’illustration que si le débat d’idée a très fortement avancé, il reste encore à généraliser les prises de conscience et les changements de pratique agricole et alimentaire. Mais nous allons dans la bonne direction !

Leave a Reply

  

  

  

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. Apprenez comment les données de vos commentaires sont utilisées.