Quand la santé passe par l’assiette

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2 février 2026
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À l’approche des élections municipales, l’alimentation sort de ses registres habituels pour s’inviter dans le débat public avec des propositions parfois très ambitieuses : transition alimentaire avec plus de bio dans les cantines, végétalisation de l’assiette pour peser sur le climat, foncier agricole pour nourrir le territoire… Ces sujets, longtemps cantonnés aux cercles d’initiés, deviennent aujourd’hui des marqueurs de différenciations politiques. Pour décrypter les différentes annonces de cette période et en mesurer la portée, Un Plus Bio va proposer un éclairage régulier sur ces questions dans ses lettres électroniques. Objectif : apporter des repères, partager des expériences de terrain et rappeler que la restauration collective peut être un levier puissant au service des territoires, de la santé des enfants et de l’alimentation durable. Cette semaine, Un Plus Bio s’intéresse à la santé, à travers le prisme de la démocratie alimentaire.

Quand la santé s’invite dans les discours de campagne, c’est le plus souvent par l’angle de l’offre de soins : désertification médicale, urgences saturées, accès aux médecins. Tous ces enjeux bien réels masquent parfois une évidence : une large part de notre santé ne se joue ni à l’hôpital, ni dans le cabinet du médecin. Elle se construit, jour après jour, dans l’assiette, dès le plus jeune âge, et même avant la naissance.

Depuis cinquante ans, nos modes de vie ont profondément transformé notre rapport à l’alimentation. Moins de temps consacré à la cuisine, plus de sédentarité, davantage de produits ultra-transformés, une dépendance accrue à des circuits alimentaires longs et standardisés. Ces évolutions ont un coût sanitaire désormais bien documenté : progression des maladies chroniques, creusement des inégalités sociales de santé, précarité alimentaire qui touche des publics autrefois épargnés, comme les étudiants ou les classes moyennes fragilisées. Et pas une semaine ne se passe sans que de nouveaux scandales alimentaires n’éclatent sur des produits insidieusement rajoutés.

Si les mots transition écologique ou justice sociale occupent maintenant une place croissante dans le débat public, qu’en est-il concrètement au niveau des municipalités ? Même si la santé n’est pas, en apparence, une compétence municipale, elle se joue pourtant très concrètement à l’échelle de la commune.

Un quartier dépourvu de commerces alimentaires de proximité et de qualité, une population étudiante contrainte de se nourrir de produits ultra-transformés faute de moyens, des familles précaires éloignées d’une alimentation équilibrée et saine : les mécanismes de fabrication d’une mauvaise alimentation, et par conséquent des risques sur notre santé, sont bien connus – et évitables.

Pour agir sur la santé par l’assiette, les élus locaux disposent de leviers concrets. La restauration collective, les politiques tarifaires, les aides alimentaires, les circuits courts, les actions de prévention dès la petite enfance ou encore l’aménagement du territoire en sont autant d’exemples, touchant du doigt par la même occasion l’éducation alimentaire. En sortant d’une approche strictement caritative ou symbolique, l’alimentation devient un outil de santé publique à part entière et peut même devenir un facteur de cohésion sociale.

Chez Un Plus Bio, de nombreux adhérents en ont fait un choix et mènent, par diverses démarches, des actions concrètes pour améliorer la santé des habitants et qui ancrent l’ambition d’une démocratie alimentaire. Direction donc le GrandAngoulême, Épinay-sur-Seine et Montpellier pour découvrir des exemples et de mesures concrètes qui peuvent dessiner la mission nourricière d’une collectivité.

L’opération Jeunes Pousses du Grand Angoulême

Depuis 2024, la communauté d’agglomération GrandAngoulême déploie le dispositif Panier Jeunes Pousses, inspiré de l’Ordonnance verte de Strasbourg. Cette initiative consiste à distribuer gratuitement des paniers hebdomadaires de légumes bio et locaux aux femmes enceintes, sur une période de trois à sept mois de grossesse et d’épauler les familles dans leur vocation nourricière. Porté dans le cadre du Projet alimentaire territorial, le dispositif a rencontré, dès sa mise en place, un succès immédiat touchant une centaine de futures mamans.

L’opération repose sur une coopération étroite entre les services de santé, les professionnels médicaux qui font office de trait d’union avec le public visé, et les agriculteurs du territoire, qui fournissent les paniers (d’une valeur de 22 euros). L’approvisionnement est assuré par l’association Paysans Charente Bio, qui regroupe des maraîchers en agriculture biologique. Les producteurs se sont organisés collectivement pour harmoniser les prix, diversifier les contenus des paniers et assurer une couverture logistique sur l’ensemble des communes de l’agglomération.

Le montant d’un panier est fixé de manière concertée, garantissant une juste rémunération des fermes tout en sécurisant les volumes. Les mamans, elles, participent à deux ateliers, l’un consacré à la santé environnementale, l’autre à la préparation culinaire, faisant de l’alimentation un véritable outil de prévention pour leur propre santé, mais aussi pour celle du bébé. Au-delà de l’aide alimentaire, l’ambition du Panier Jeunes Pousses est aussi de favoriser l’ancrage durable de nouvelles pratiques alimentaires.

Après deux années complètes, le dispositif se révèle concluant pour la communauté d’Agglomération qui annonce que 10 à 15% des bénéficiaires sont devenus clients de la ferme. Cette initiative a permis de créer un nouveau lieu de distribution dans un quartier d’Angoulême et a même fait des petits. La collectivité voisine de Cognac a elle aussi décidé de se lancer dans un dispositif similaire.

 

 

Épinay cultive une ville comestible

Des arbres fruitiers dans les cours d’école, un verger au cœur du quartier Orgemont, des opérations d’étiquetage des fruitiers menées avec les habitants, des ateliers dans les cuisines pédagogiques… En région parisienne, la commune d’Épinay-sur-Seine (54 700 habitants) déploie un ambitieux projet de « ville comestible ». Objectif : sanctuariser les espaces dédiés aux arbres fruitiers et aux plantes comestibles, tout en sensibilisant les habitants aux enjeux de l’alimentation et de la santé.

«Des gens en meilleure santé, cela coûte aussi moins cher à la société.»

Dans une ville qui ne compte pas moins de 118 nationalités, l’accès à une alimentation de qualité reste un défi. « En tant qu’élus, nous pouvons activer des leviers, explique Eugénie Ponthier, adjointe au maire déléguée à l’écologie urbaine. Nous avons fait le choix de dispositifs qui permettent aux habitants d’apprendre à bien manger. Des gens en meilleure santé, au final, cela coûte aussi moins cher à la société. »

Si cette politique se concrétise dans l’assiette des écoliers — avec 52 % de produits bio et 78 % de produits labellisés à la cantine — la municipalité entend toucher un public bien plus large. « Les habitants sont venus planter les arbres du verger dans leur quartier, ils ont appris à les reconnaître, raconte l’élue. Cela suscite un véritable engouement. Aujourd’hui, cent familles sont sur liste d’attente pour obtenir un jardin familial. »

Reste un obstacle de taille : le foncier. Dans cette commune dense, les terrains disponibles se font rares et certains sols, hérités du passé industriel, sont pollués aux métaux lourds. « Nous cherchons des solutions pour rendre des terres cultivables accessibles aux habitants. Tout ne va pas aussi vite que nous le souhaiterions, mais une dynamique est clairement enclenchée », assure Eugénie Ponthier. Chaque année, près de 9 000 personnes franchissent ainsi les portes la Réserve écologique et de sa cuisine pédagogique. « Nous avons besoin de réapprendre à faire, et à faire ensemble : travailler la roquette sauvage, le pissenlit, le sureau, faire des confitures… À travers ces ateliers, c’est aussi le partage qui est mis en avant. »

Sur ce territoire très urbanisé, la ville a également investi un terrain situé dans le Val-d’Oise, sur le site d’un centre de loisirs, pour y cultiver un potager. Les enfants y deviennent de jeunes jardiniers en herbe. Au moment des récoltes, fruits et légumes sont distribués aux familles. « La responsabilité de les cuisiner revient ensuite aux parents », précise l’élue, qui défend une approche fondée sur le plaisir plutôt que sur l’injonction. « Manger sainement passe d’abord par le plaisir. »

Une vision qui s’inscrit dans une conception plus large de la démocratie alimentaire, pensée comme un enjeu de justice sociale. Prochaine étape portée par la municipalité d’Epinay, prévue pour 2026 : le lancement du dispositif « Adopte un arbre fruitier », qui incitera propriétaires comme locataires à planter, sur leur parcelle, un arbre offert par la collectivité.

Des paniers bios pour les étudiants de Montpellier

La santé dans l’assiette : sur ce sujet, Montpellier s’est déjà fait une petite réputation. Avec sa caisse sociale de l’alimentation, née en 2023, la première expérimentation nationale grandeur nature d’une sécurité sociale de l’alimentation, créée pour favoriser l’accès à une alimentation bio et locale au plus grand nombre, la Ville de Montpellier est devenue précurseur en la matière. Une thématique que la septième métropole de France met aussi en avant à travers sa première Maison de l’alimentation solidaire (Mas), inaugurée le 7 février, située dans un quartier paupérisé et qui proposera aux habitants un café-cantine et une épicerie solidaires, un espace cuisine participatif, ainsi qu’une programmation d’événements et de rencontres autour de l’alimentation.

On connaît moins l’initiative prometteuse qui s’enracine au nord de la ville. Sur le campus de la faculté Paul-Valéry, les étudiants peuvent avoir accès à des paniers bios pour 3 euros. L’opération, à l’origine proposée par l’université et qui devait être éphémère (un semestre), a été reprise et développée par l’association étudiante Terre Étudiante Montpellier 3 (TÉM3), menant des projets de sensibilisation à l’environnement et à la lutte contre la précarité alimentaire.

Chaque jeudi, un maraîcher livre 100 paniers de fruits et légumes locaux et bios, produits à quelques kilomètres du campus, dans les locaux de l’Espace solidarité du campus. Les étudiants intéressés doivent réserver sur un site internet leur panier et viennent le chercher le jour J (carte étudiant à l’appui). Cette initiative a permis de toucher 850 étudiants sur l’année universitaire 2024-2025 et de distribuer un total de 2 000 paniers.

«Sans les aides et subventions, cela ne pourrait pas exister.»

Cette année, plus de 650 étudiants y ont déjà participé. « Il n’y a pas un engagement à l’année. Chaque semaine, c’est le premier arrivé, premier servi, explique le coordinateur bénévole, Nicolas Devise. On observe notamment un gros succès dans les colocations étudiantes. On s’aperçoit que le prix n’est pas le seul frein à une bonne alimentation pour un étudiant. Il y a aussi le savoir-faire et l’équipement. Dans des colocations de trois ou quatre personnes, les cuisines sont plus adaptées pour cuisiner les produits bruts. »

TÉM3 souhaite pérenniser cette distribution hebdomadaire, et même la consolider pour essaimer sur d’autres campus de la ville (qui recense 70 000 étudiants au total). Actuellement, cette distribution est portée par une équipe de bénévoles et deux services civiques, mais le coordinateur devrait être salarié sous peu. « Sans les aides et subventions, cela ne pourrait pas exister », poursuit le Montpelliérain. Le Crous, la fondation Mieux manger pour tous de la Dreets, l’institut Jane Goodall France et la DRAJES ainsi que l’engagement des collectivités Région Occitanie, Département de l’Hérault, Montpellier Méditerranée Métropole et tout récemment la Ville de Montpellier participent au succès de cette opération de santé publique qui défend aussi un modèle d’agriculture durable. Ces paniers bio assurent un débouché régulier sur dix semaines au couple de maraîchers, Marie et Arnaud, anciens ingénieurs agronomes, installés sur les rives du Lez depuis 2019, et qui montrent que nourrir la ville localement, avec une agriculture vertueuse, c’est possible.
Illustrations : Malijo

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