La démocratie alimentaire

Attention, concept ! Introduire du bio, du local, du sain et du juste dans les assiettes de la restauration collective est un bel objectif. Mais il sera d’autant plus abouti qu’il reposera sur un socle de réflexions profondes engagées pour transformer les territoires et faire advenir un nouveau contrat social visant l’objectif d’une triple santé commune : humaine, environnementale et sociale.

N’est-il pas plutôt plaisant et, en même temps, un peu surprenant de parler de « démocratie alimentaire » ? Après tout, le terme générique de démocratie possède sa propre définition, historique et largement éprouvée qu’on pourrait traduire, à grands traits, par un régime politique dans lequel les citoyens ont le pouvoir. Or, lui ajouter l’attribut « alimentaire », en plus d’être inédit, envoie un double message, autant paradoxal que positif : il n’y aurait de réelle démocratie qu’alimentaire tandis que, parallèlement, l’alimentation serait un outil de développement démocratique. La « démocratie alimentaire » est ainsi une démocratie qui retrouve du souffle, quand la démocratie seule serait au milieu du gué… Et c’est justement ce que défend Un Plus Bio. Explication.

Transformer les territoires par et pour l'alimentation

Manger mieux, c’est éminemment politique. Pendant des années, ce n’était pas si évident à comprendre et on l’a pensé bien seul… Il y a moins de dix ans, le simple fait de plaider pour l’introduction, en restauration collective, d’aliments de qualité, c’est-à-dire sains, bio, de saison et issus de productions locales, revenait au mieux à passer pour des écolos gentils et sans danger. On avait alors l’impression de prêcher dans un immense désert politique.

L’époque était « hygiéniste » et « rationaliste », on traquait d’abord la bactérie et le moindre surcoût dans les cantines, et les élus des collectivités avaient le sentiment du devoir accompli en distribuant de manière égalitaire des calories, point. On remplissait des ventres, en somme, sans se soucier du reste, c’est-à-dire de l’essentiel.

Ce qu’on entrevoyait moins, et il est heureux de constater que les lignes commencent à bouger, c’est combien la restauration collective constitue un formidable levier et fournit de solides arguments pour vivre mieux et développer, à l’échelle de tous les territoires, un contrat social d’un genre nouveau : un contrat qui réveille les consciences, redonne du lustre à la participation des citoyens et redore l’action politique. « Dessine-moi ta cantine et je te dirai quel est le niveau de vitalité démocratique de ton territoire. »

Du sol à l’assiette, il y a une foule de gens, producteurs, transformateurs, distributeurs, cuisiniers, gestionnaires, agents de services, élus, techniciens, parents d’élèves, convives, militants associatifs qui découvrent qu’ils peuvent non seulement travailler ensemble mais, plus encore, qu’ils peuvent déplacer des montagnes. L’alimentation décloisonne, rassemble, ouvre des perspectives collectives autant qu’elle flatte les initiatives individuelles.

La santé commune

Une cantine à Épinay-sur-Seine (93), membre du Club des Territoires. Photo JC Lemasson.

On peut entendre par politique de santé commune une politique publique de l’alimentation qui vise à satisfaire tout à la fois les besoins humains, environnementaux et sociaux d’un territoire. « Si l’environnement va mal, la santé humaine est fragilisée », soutient le chercheur François Collart-Dutilleul. Et si la santé des personnes se détériore, la société va plus mal. Or quand la société est malade, l’environnement tend à être négligé. Toute décision (ou groupe de décisions) ne sera jugée pertinente que si elle permet de “cocher” ces trois composantes de la santé commune. »

Rapporté à l’échelle des territoires, cela donne des choses très concrètes : « Par exemple, selon François Collart-Dutilleul, on peut décider d’augmenter la part d’aliments bio : cela peut contribuer à la bonne santé des enfants. Mais il convient d’y associer une politique d’approvisionnement local, permettant de prendre soin de la santé de la nature et des ressources naturelles du territoire. Et si l’on y ajoute l’invitation de personnes âgées à venir prendre le repas à la cantine avec les enfants, alors cela crée des effets sociaux positifs pour tous. Ce n’est évidemment qu’un exemple basique du fonctionnement de la méthode de la santé commune. »

La démocratie alimentaire, c’est le pouvoir de mieux manger tout en améliorant le bien-être sur le territoire.

L'exception alimentaire

Et si, demain, on faisait sortir du seul cadre de l’OMC (Organisation mondiale du commerce) l’alimentation, afin de pouvoir un jour développer des politiques publiques comme on le fait pour l’éducation, la santé ou le logement ? Dans la famille des chercheurs qui plaident pour un monde où manger mieux est une nécessité, François Collart-Dutilleul, chercheur et membre expert d’Un Plus Bio, distille un discours simple et complexe à la fois.

Si manger bio est une affaire sérieuse, convaincante et entendue, comprendre d’où vient le contenu de nos assiettes et savoir comment re-territorialiser la production alimentaire n’est pas simple. Développer la souveraineté alimentaire implique de pouvoir prendre les bonnes décisions en matière d’agriculture, d’achats, d’aménagement du territoire, de foncier et d’outils de transformation. Choisir ses aliments suppose de traiter les aliments autrement que comme des marchandises « ordinaires ».

Cela revient à plaider en faveur d’un concept plus adapté aux besoins alimentaires de tous et aux missions des territoires et permettant de déroger au libre-échange mondialisé : une exception alimentaire sur le modèle de l’exception culturelle.

Les bons liens

Par Terre de Liens et la Fnab

PARCEL est un outil web simple, ludique et gratuit, permettant d’évaluer pour un territoire donné les surfaces agricoles nécessaires pour se nourrir localement, ainsi que les emplois agricoles et les impacts écologiques associés.

Par le programme de recherche Lascaux

« Typologie des politiques publiques de restauration collective locale et durable », lauréat du Programme National pour l’Alimentation, s’inscrit dans les travaux menés par le programme de recherche Lascaux de l’université de Nantes.